Charles BAUDELAIRE

Lot 18
25 000 - 30 000 €
Résultat : 58 000 €

Charles BAUDELAIRE

Lettre autographe de Baudelaire, signée «C.B.», adressée à son ami et conseiller financier Narcisse Ancelle le jeudi 21 décembre 1865. Baudelaire souffre depuis une quinzaine de jours de névralgies à la tête, l'obligeant à s'emmailloter et s'imbiber d'eau sédative. Le mal est lancinant. Il demande à son ami de dégager, du Mont-de-Pièté, la montre qu'il y avait déposé. Ce souvenir lui est indispensable, ayant pour habitude de regarder l'heure à tout instant, il ne peut supporter l'idée de ne pas avoir une montre sur lui ou à son bureau. Les relations entre Baudelaire et Ancelle deviennent meilleures, le poète comprenant les arguments de son conseiller financier. Baudelaire réclame de l'argent pour assouvir son plaisir de faire des cadeaux pour Noël. Il s'isole toutefois, n'ayant des pensées que pour sa tendre mère et son ami Julien Lemer, adressant au passage quelques piques à Henri Rochefort et George Sand. Exilé en Belgique il se plaint du manque d'éditions faites de ses oeuvres et de la difficulté de faire publier son livre sur la Belgique tant qu'il y résiderait. Huit pages, in-8, avec petits trous sans gravité. «Mon cher Ancelle, Il y a bien longtemps que j'aurais dû vous répondre; mais j'ai été saisi par une névralgie à la tête qui dure depuis plus de quinze jours; vous savez que cela rend bête et fou; et pour pouvoir écrire aujourd'hui à vous, à Lemer, et à ma mère, j'ai été obligé de m'emmailloter la tête dans un bourrelet que j'imbibe d'heure en heure d'eau sédative. Les crises sont moins violentes que l'an passé, mais le mal dure bien plus longtemps. Je dois, avant tout, vous faire mille excuses pour l'ennui que je vais vous causer. Rien n'est plus insupportable que les commissions, pour un homme occupé. Je sens combien je suis indiscret, mais comment faire, et à qui m'adresser, si ce n'est à vous? Il s'agit de la montre. D'ailleurs, le temps est venu (sinon passé!) de la dégager, et vous savez combien je tiens à ce souvenir. J'ai cette manie de vouloir savoir l'heure à tout instant, et de ne pas pouvoir travailler sans pendule. Or, je n'en ai pas dans ma chambre. Pendant très longtemps, je me suis servi d'une montre prêtée qui m'a été réclamée. Ainsi, il vaut mieux dégager que renouveler. Je suis vraiment désolé des courses que cela va vous imposer. Aller une fois, deux fois peut-être, au Mont-de-Piété, empaqueter soigneusement cela dans une petite boîte, de telle façon que l'objet ne puisse pas bouger en route, et, enfin, le déposer au chemin de fer, ou à la poste, en demandant un reçu. Je crois qu'heureusement vous avez ce qu'on nomme une grande reconnaissance, et que le bureau de la rue Joubert est un grand bureau. Alors, il n'y aura qu'une course. Mais vous pouvez vous débarrasser de tout cela sur un commissionnaire en qui vous ayez confiance. Le reçu ci-joint représente les 40 frs. de la montre, 100 frs. que je vous demande pour suffire aux besoins du Jour de l'An (ce qui me navre), (et c'est pour les soustraire à la maîtresse de l'Hôtel que je vous prie de me les adresser poste restante,) enfin 10 frs. que je suppose devoir être plus que suffisants pour les intérêts du Mont-de-Piété et les deux affranchissements. Il va sans dire qu'il faut que dans les premiers mois de l'année je rétablisse équilibre dérangé par une avance de 300 frs. C'est facile, en ne prenant que 80 ou 90 frs. par mois. En Avril, nous serons au pair. Je ne me vante pas de posséder encore ces vulgaires vertus que vous m'avez tant prêchées, mais cependant vous avez pu vous apercevoir que j'y tends un peu. J'ai à peu près une trentaine de francs à éparpiller entre les domestiques, et je ne peux pas ne pas apporter quelques bagatelles dans deux ou trois maisons, particulièrement chez Mad. Hugo où j'ai longtemps fréquenté. Maintenant, je ne vois plus personne, malgré votre conseil. J'aime mieux mon ennui que la distraction causée par des conversations insipides. Et puis j'ai l'esprit toujours tourné vers ma mère, ou vers ce maudit Julien Lemer. Rien de plus. D'ailleurs, je ne peux plus quitter ma chambre, ma coiffure fait scandale, même dans la cour. Et vous supposez que je lis les fadaises de Paris et les bavardages d'un M. Rochefort, mais je connais trop bien ce qu'on appelle le petit journalisme, et les petites gazettes, et la littérature de café! Et vous me parlez du sieur Lanfrey, mais vous avez donc oublié ma haine contre ce qu'on appelle les libéraux. Le livre sur la Belgique est justement l'expression de cette haine. Julien Lemer me la récemment fait demander, ou tout au moins le plan minutieux, l'argument. Je crois qu'il veut l'acheter. Mais, tant que je n'aurai pas l'assurance de quelques heures de répit dans mon crâne, je ne pourrai pas travailler. J'ai reçu, il y a quelques jours, quinze jours à peu près, une visite agréable qui m'a un peu remonté le caractère, pour quelques heures. Un jeune homme de Paris, de mes amis, est venu me voir ; il avait rencontré Julien Lemer sortant de chez les Garnier, et prétendant toujours que la chose se ferait. Lemer ne parle plus de 4.000 frs., mais de 5 ou 6.000. Mais quel mystère que ces lenteurs! Enfin, le tumulte du Jour de l'An passé, j'irai m'enquérir moi- même de tout cela. Et mon nom qui se laisse oublier ! et ces Fleurs du Mal qui sont une valeur dormante, et qui dans une main habile auraient pu, depuis neuf ans,avoir deux éditions par an! Et les autres livres! Quelle maudite situation! Et en supposant La Belgique parfaitement finie, et achetée par Lemer, il ne pourra m'en donner tout au plus que 800 frs; pour le premier tirage; or, non seulement une pareille somme est pour moi très insuffisante; mais, de plus, je ne peux pas laisser imprimer le livre, tant que je serai en Belgique. Donc, il faut en revenir: l'affaire Garnier. Le nouveau Roi a fait son entrée triomphale sur un air des Bouffes-Parisiens.»C'est le Roi barbu qui s'avance». C'est la faute d'un naïf Allemand dirigeant l'orchestre militaire. Ce peuple est si profondément bête que personne n'a trouvé cela bouffon. Les princes d'Orléans n'ont pas assisté à la prestation du serment. Ils ont préféré se retirer plutôt que de céder la préséance aux ambassadeurs. Tout ce deuil national s'est exprimé par une bouffonnerie épouvantable. Jamais les rues n'ont été tant inondées d'urine et de vomissements. Le soir, j'ai voulu sortir, et, tout de suite, je suis tombé par terre. Me voilà obligé d'ajouter un chapitre sur le vieux Roi. Si vous aimez, comme moi, vous mettre un peu de rage au coeur, lisez un grand succès parisien : Une cure du docteur Pontalais. C'est l'histoire d'un saint, converti à l'athéisme par un jeune médecin. C'est une infamie, écrite par un sot. C'est digne de la femme Sand. Encore une fois, mille pardons, et mes respects à Madame Ancelle. En tout cas, dimanche, je m'empaquetterai la tête, et j'irai à la poste. Peut-être la poste prend-elle des paquets pour poste restante. Je serais bien heureux de recevoir vos deux réponses (le paquet, par le chemin de fer, à moins que la poste ne s'en charge, et la lettre chargée, par la poste restante) dimanche, veille de Noël. Mais je crains bien que vous ne puissiez faire tout cela en deux jours.» Références : Baudelaire. Lettres - 1841-1866. Mercure de France 1907. pages.478 à 482. Correspondance Générale. Tome V. Pages 180 à 185.
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