Charles BAUDELAIRE

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Charles BAUDELAIRE

Lettre autographe de Baudelaire adressée de Dijon, à Narcisse Ancelle, le 10 janvier 1850. Baudelaire a séjourné à Dijon, de la fin 1849, au début de 1850. Trois lettres sont connues, provenant de la cité bourguignonne; la présente est la deuxième. Dans la lettre, Baudelaire confie à Ancelle son désir de quitter l'Hôtel de Bourgogne, place Darcy, à Dijon, pour s'installer avec Jeanne, qui l'a rejoint la veille. Ils loueront un appartement, qu'ils meubleront ensemble. Il prévoit semble-t-il de rester un certain temps, sans jamais indiquer pour quelle raison, et envisage de travailler afin de gagner l'argent nécessaire pour effacer ses dettes et rentrer à Paris. On peut toutefois supposer, comme le pense Claude Pichois, qu'il est à Dijon pour collaborer au journal «Le Travail», dont son ami Jules Viard vient de prendre la rédaction, mais dont la parution sera de courte durée puisqu'elle cessera le 20 mars 1850, époque approximative de son retour sur Paris. En début de lettre Baudelaire s'épanche sur sa santé, son estomac est rongé par le laudanum. Il se plaint du problème d'incompréhension entre lui et Ancelle, il lui réclame régulièrement de l'argent, alors que celui-ci ne semble pas vouloir comprendre ses dépenses. Baudelaire finit même sa lettre en faisant un état complet de ses dettes, celles-ci s'élevant précisément à 21.236 fr.50, il tente de comprendre l'attitude de son conseiller financier. La lettre est incomplète de sa partie finale dont nous connaissons toutefois la teneur par une copie levée par Eugène Crépet. La lettre comportait à l'origine quatorze pages, les deux dernières étant aujourd'hui disparues. Les douze premières pages comportent un certain nombre de ratures, ajouts ou surcharges et portent la mention de la main de Baudelaire «Lisez avec attention». Baudelaire a écrit sur des petits feuillets doubles, les foliotant de 1 à 3, la mention 4 ayant disparues. Certains passages importants ont été soulignés une ou plusieurs fois. Les feuillets possèdent des petits trous dus à un frottement. «J'ai été assez gravement malade, comme vous savez. J'ai l'estomac passablement détraqué par le laudanum; mais ce n'est pas la première fois, et il est assez fort pour se remettre. Jeanne est arrivée hier matin, et m'a assez longuement parlé de son entrevue avec vous. Tout est pour moi affliction depuis longtemps. Je n'ai donc pas été étonné d'entendre des choses qui prouvent que vous ne comprenez absolument rien à ma vie; mais cela viendra tout à l'heure. J'ai sous les yeux votre lettre du 14 décembre, arrivée le 17 seulement. D'abord, Palis vous a indignement volé. Des fautes ridicules et folles, commises dans la Table, comme Le Tombant Vivant, Vitesse de la Lune, pour Le Tombeau Vivant, Tristesse de la Lune, et bien d'autres, la dorure pleine de taches, la reliure qui devait être en chagrin et qui est en papier imitant le chagrin, des corrections indiquées par moi au crayon et qui n'ont pas été accomplies, témoignent qu'il a profité de mon absence pour ne pas faire son devoir, de plus, pour me voler. Je devais encore 20 frs. à peu près. Il était convenu que la reliure coûterait 8 frs. Total, 28. Vous en payez 40. Il a sans doute oublié de vous dire que je lui avais déjà donné primitivement 11 ou 12 francs d'acompte. Encore me devrait-il une diminution ou une indemnité pour sa coupable et honteuse besogne; il est impossible d'admettre qu'une reliure qui, bien faite, doit être payée 8 francs, mal faite, soit payée 20 francs. Quant à cette nuée de fautes, c'est encore plus grave, et cela témoigne que, quand on n'a plus eu peur de moi, on s'est moqué de moi. Si vous avez du courage, quand vous passerez place de la Bourse, vous lui réclamerez 12 francs. Il parait que vous lisez mes lettres avec bien de la distraction. Vous craignez que je ne retourne à Paris, parce que je vous écris: Il me tarde déjà de m'en aller d'ici. Vous n'avez pas compris que le mot : ici, c'était l'Hôtel. Cela voulait dire : il me tarde de m'en aller d'un endroit où je dépense trois fois plus que je ne dois dépenser. Vous n'avez donc jamais voyagé? Mon intention en arrivant ici était de louer, d'un côté, un tout petit appartement, et, d'un autre côté, de louer des meubles. Puis, pendant longtemps, je n'avais plus à m'occuper que du compte courant des dépenses, sauf le prix mensuel de la location. [...] Encore un mot. Jeanne, que j'ai beaucoup tourmentée au sujet de sa conférence avec vous, m'affirme que vous lui avez dit: que, si elle vous écrivait un mot qui vous démontrât la nécessité d'une avance, vous la feriez sans doute. Voilà qui est singulier et passablement humiliant pour moi: par quelle fenêtre voulez-vous donc qu'on jette de l'argent, dans une petite ville, où le travail est le seul remède de l'ennui? J'ignore ce que Jeanne fera, et si l'envie de sortir de cet hôtel lui fera faire une chose que je regarde comme inconvenante; mais je vous répète qu'en comptant avec moi 200 frs. pour Janvier, que je n'ai pas reçus, et 200 pour Février, vous ne faites aucune avance, vous ne commettez aucune complaisance, vous ne sortez pas de nos conventions. Si vous saviez quelle fatigue c'est pour moi de revenir sans cesse sur ces maudites questions d'argent! Cela finira sans doute. Vous avez dit encore à Jeanne bien d'autres choses; mais je n'ai plus le courage de vous faire des reproches. Vous êtes un grand enfant. Cependant, je vous ai suffisamment souvent reproché votre sentimentalisme, et démontré l'inutilité de votre attendrissement à l'endroit de ma mère. Laissez à tout jamais cela de côté, et, si j'ai quelque chose de cassé dans l'esprit à cet endroit, plaignez-moi et laissez-moi tranquille. Ainsi que Jeanne. II y a encore bien d'autres choses, mais passons. Seulement, je vous en prie, si vous avez, par hasard, plus tard, quelque occasion de revoir Mlle Lemer, ne jouez plus avec elle, ne parlez plus tant, et soyez plus grave. J'ai pris depuis longtemps l'habitude de vous dire nettement tout ce que je pense; ainsi, il ne faut pas m'en vouloir pour cela. Une fois débarrassé de cet hôtel maudit, quelques meubles étant loués, voilà comment j'arrange ma vie. Je puis trouver en dehors de mon revenu un minimum de 1.200 frs, Cela fait donc 300 frs. par mois, avec mon revenu. J'abandonne à Jeanne 50 frs., pour sa toilette. Elle est chargée de nous faire vivre, avec 150 frs. Je mets 50 frs. de côté, pour le loyer des meubles et de l'appartement. Puis, encore 50 frs. de côté, pour acheter plus tard des meubles à Paris, quand, ayant fait assez de besogne pour payer mes dettes, je jugerai à propos de revenir. Quant à mes dettes, je viens pour la centième fois peut-être d'en faire le compte. Cela est affligeant, mais il faut que cela finisse. Je l'ai juré. Je dois en tout 21.236 frs. 50. - 14.077 frs. de billets souscrits; 4.228 frs. de dettes non garanties par billets, au-dessus de 100 frs.. 919 frs. 25 de petites dettes, au-dessous de 100 frs.; et enfin 2.012,25 de dettes d'amis. Sur une masse aussi considérable, de combien de vols, ou de déshonnêtetés, ou de faiblesses n'ai-je pas été victime, comme l'affaire de René Lacroix dont vous trouverez plus loin le récit très exact. Je me résume : vous avez commis une erreur. Quelques complaisances que vous ayez eues, je devais recevoir, au moins, à partir de mon arrivée ici, 200 frs. par mois; or, 200 n'en font pas 400. Rappelez-vous que le total de l'année 49 était entièrement absorbé depuis Octobre. Si je vous engage à m'envoyer, de suite Janvier et Février, c'est à dire 400, ou même 500 frs., c'est pour les très excellentes raisons que je vous ai développées. Il est impossible de dépenser inutilement cet argent, et d'ailleurs Jeanne, qui est comme toutes les femmes plus qu'économe, est intéressée à me surveiller. En second lieu, je...». C'est à partir de cet endroit que les deux derniers feuillets manquent. Nous donnons toutefois le texte que Baudelaire écrivit: «... vous rendrai compte de l'emploi de l'argent, et vous le représenterai par des factures. Je vous dois cela. Ce que je vais faire, vous me l'avez conseillé plusieurs fois, autrefois. Vous l'avez donc oublié. Ce que vous allez faire pour moi, et que je vous avais arraché par obsession et raisonnement, vous auriez dû le faire de vous-même, il y a très longtemps. Apparemment, vous ne prétendez pas borner votre rôle vis à vis de moi, et même vis à vis de tout homme, à celui d'agent insensible et d'homme d'affaires. Et cependant il a fallu que l'initiative vînt de moi; toutes ces choses si raisonnables, que vous auriez dû m'indiquer, il a fallu que je les voulusse le premier. Toute la légitimation de ceci est là, dans un mot de vous, je consentirais à détruire toute votre fortune dans un but moral. - Eh bien! concluez.[...] Si, par hasard, en mon absence, ma mère envoyait encore de l'argent, je consens, encore une fois, à le recevoir. Vous m'avertiriez, mais vous ne me l'enverriez pas, attendu que j'aurai suffisamment pour vivre, avec vos 200 frs. et ce que je pourrai tirer d'ailleurs; vous m'en tiendriez compte à mon retour, ou bien, en mon absence, vous en feriez un emploi légitime, sur les explications que je vous enverrais. Permettez-moi, avant de fermer cette lettre, d'ajouter quelques mots qui ont peu de rapports avec ce qui précède, mais je profite de l'occasion pour vous dire tout ce que j'ai sur le coeur. Aussi bien, je ne vous verrai probablement pas de quelques mois. Cela sera encore un bon résultat, mais, comme je vous le dis, je profite de l'occasion pour tout vous dire. La situation dans laquelle vous êtes, vis à vis de moi, est singulière. Elle n'est pas seulement légale, elle est, pour ainsi dire, aussi de sentiment. Il est impossible que vous ne le sachiez pas. Quant à moi, qui suis peu sentimental, je n'ai pas pu échapper à cette vérité. La sombre solitude que j'ai faite autour de moi, et qui ne m'a lié à Jeanne que plus étroitement, a aussi accoutumé mon esprit à vous considérer comme quelque chose d'important dans ma vie. J'arrive au fait. Si telle est, inévitablement, votre condition vis à vis de moi, que signifie souvent cette inintelligence singulière de mes intérêts? Que signifie cette partialité au profit de ma mère que vous savez coupable ? Que signifient souvent vos maximes égoïstiques ? Il est bien vrai que je vous l'ai bien rendu, mais tout cela n'est pas raisonnable. Il faut que nos rapports s'améliorent. Cette longue absence ne sera pas mauvaise dans ce but. D'ailleurs, à tout péché miséricorde, ce que vous savez que je traduis ainsi : il n'y a rien d'irréparable. Je joins à ceci la protestation que vous m'avez demandée au sujet du billet de complaisance. Vous me rendrez cette lettre.» Références: Baudelaire. Lettres - 1841-1866. Mercure de France 1907. pages.17-25. Correspondance Générale.Tome I. Pages 114 à 123. Exposition: Petit Palais. 1968.
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