Charles BAUDELAIRE

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Charles BAUDELAIRE

Lettre du suicide Lettre autographe signée "C. Baudelaire", datée du 30 juin 1845, adressée à Narcisse Ancelle Cette lettre admirable, calme, mesurée, une des plus émouvantes peut-être que nous ait laissée Baudelaire est connue sous le nom de "Lettre du Suicide". C'est à cette époque que le poète tente de mettre fin à ses jours en se donnant un coup de couteau. Il avait été, quelques mois auparavant, après décision maternelle et du conseil de famille, doté d'un conseil judiciaire, destiné à tempérer ses dépenses, trouvées dispendieuses, surtout par le Général Aupick. Baudelaire décide alors de mettre fin à ses jours: "Je suis inutile aux autres et dangereux à moi-même. Je me tue parce que je me crois immortel..." écrira t'il. Ce sera donc à Narcisse Ancelle, ami de la famille, que Baudelaire voudra adresser sa dernière lettre. C'est à lui qu'il exprime en premier la profonde souffrance qu'il ressent. Il sait qu'il pourra comprendre l'immense "humiliation de l'esprit" infligée par sa famille. D'une grande lucidité, avant de vouloir disparaître, il donne ses instructions à Ancelle afin que ses dernières volontés, concernant Jeanne Lemer, soient respectées car il redoute que sa mère et son frère attaquent ses dispositions testamentaires, auxquelles il attache la plus grande importance. Ce testament est " l'expression de ce qui reste en moi d'humain, l'amour, et le sincère désir de servir une créature qui a été quelquefois ma joie et mon repos". La lettre est longue et forme sept pages et demie, de format in-8. Elle est rédigée de son écriture traditionnelle, les termes sont clairs, les idées précises et désespérées. Il souligne comme à son habitude les mots qu'il veut mettre en exergue, commet quelques rares ratures et surcharges, toutefois agressives. "Quand mademoiselle Jeanne Lemer vous remettra cette lettre, je serais mort. Elle l'ignore. Vous connaissez mon testament, sauf la portion réservée à ma mère, mademoiselle Lemer doit hériter de tout ce que je laisserai, après paiement fait par vous de certaines dettes dont la liste accompagne cette lettre. Je meurs dans une affreuse inquiétude. Rappelez vous notre conversation d'hier. Je désire, je veux que mes dernières intentions soient strictement exécutées. Deux personnes peuvent attaquer mon testament, ma mère et mon frère, et ne peuvent l'attaquer que sous le prétexte d'aliénation mentale, mon suicide ajouté aux désordres divers de ma vie ne peut que les servir pour frustrer mademoiselle Lemer de ce que je veux lui laisser. Il faut donc que je vous explique mon suicide et ma conduite à l'égard de mademoiselle Lemer, de telle sorte que cette lettre adressée à vous, et que vous aurez soin de lui lire, puisse servir à la défense, en cas que mon testament soit attaqué par les personnes ci-dessus nommées. Je me tue - sans chagrin - Je n'éprouve aucune de ces perturbations que les hommes appellent chagrin - mes dettes n'ont jamais été un chagrin - rien n'est plus facile que de dominer ces choses là. Je me tue parce que je ne puis plus vivre, que la fatigue de m'endormir et la fatigue de me réveiller me sont insupportables, je me tue parce que je suis inutile aux autres et dangereux à moi même. Je me tue parce que je me crois immortel, et que j'espère, au moment où j'écris ces lignes, je suis tellement bien doué de lucidité, que je rédige encore quelques notes pour Mr.Théodore de Banville, et que j'ai toute la force nécessaire pour m'occuper de mes manuscrits. Je donne et lègue tout ce que je possède à mademoiselle Lemer, même mon petit mobilier et mon portrait, parce que elle est le seul être en qui j'aie trouvé quelque repos, quelqu'un peut-il me blâmer de vouloir payer les rares jouissances que j'ai trouvées sur cette affreuse terre? Je connais peu mon frère, il n'a pas vécu en moi ni avec moi, il n'a pas besoin de moi. Ma mère, qui si souvent et toujours involontairement, a empoisonné ma vie, n'a pas non plus besoin de cet argent. Elle a son mari; elle possède un être humain, une affection, une amitié. Moi, je n'ai eu que Jeanne Lemer. Je n'ai trouvé de repos qu'en elle et je ne veux pas, je ne peux souffrir la pensée qu'on veuille la déposséder de ce que je lui donne, sous prétexte que ma raison n'est pas saine, vous m'avez entendu ces jours-ci causer avec vous. Etais-je fou? Si je savais qu'en priant ma mère elle-même, et en lui exposant la profonde humiliation de mon esprit, je puisse obtenir d'elle de ne pas troubler mes dernières volontés, je le ferais immédiatement, tant je suis sûre qu'étant femme, elle me comprendra mieux que tout autre, et pourra peut-être à elle seule détourner mon frère d'une opposition inintelligente. Jeanne Lemer est la seule femme que j'aie aimée, elle n'a rien. Et c'est vous, monsieur Ancelle, un des rares hommes que j'aie trouvés doués d'un esprit doux et élevé, que je charge de mes dernières instructions auprès d'elle. Lisez lui ceci, qu'elle connaisse les motifs de ce legs, et sa défense, en cas que mes dispositions dernières soient contrecarrées. Faites lui, vous, homme prudent, comprendre la valeur et l'importance d'une somme d'argent quelconque. Essayez de trouver quelque idée raisonnable dont elle puisse tirer profit, et qui rende utile mes suprêmes intentions. Guidez la, conseillez-la; oserai-je vous dire: aimez la, pour moi du moins, montrez lui mon épouvantable exemple et comment le désordre d'esprit et de vie mène à un désespoir sombre, ou à un anéantissement complet. Raison et Utilité! Je vous en supplie. Croyez-vous réellement que ce testament puisse être contesté, et m'enlèvera-t-on le droit de faire une action vraiment bonne et raisonnable avant de mourir? Vous voyez bien maintenant que le testament n'est pas une fanfaronnade ni un défi contre les idées sociales et de famille, mais simplement l'expression de ce qui reste en moi d'humain, l'amour, et le sincère désir de servir une créature qui a été quelquefois ma joie et mon repos. Adieu. Lisez lui ceci, je crois en votre loyauté, et sais que vous ne le détruirez pas. Donner lui immédiatement de l'argent (x) (50fr). Elle ne connaît rien de mes suprêmes intentions, et s'attend à me revoir venir la tirer de quelques embarras. Dans le cas même où ses dernières volontés seraient discutées, un mort a bien le droit de faire une libéralité. L'autre lettre qu'elle vous remettra, et qui n'est faite que pour vous, contient la liste de ce qu'il faudra payer pour moi, afin que ma mémoire soit intacte. C.Baudelaire" Cette lettre, qui est toujours restée dans les archives de la famille Ancelle, se doit d'être aujourd'hui connue par la publication qu'en fit l'écrivain, éditeur et responsable de la Nouvelle Revue Française, Jean Paulhan, qui par indiscrétion, fit paraître le texte de la lettre, lui occasionnant ainsi un sévère procès qu'il perdit. Une note, de la main de Narcisse Ancelle, indique en début de lettre que le testament dont parle Baudelaire dans la lettre, n'a jamais existé. Mais cette lettre n'était-elle pas un testament olographe ? Ce fut l'objet du procès de 1949 (cf lot 179 et 180 de ce catalogue) Références : Baudelaire Correspondance. Pléiade. Tome I. Pages 124-125. Correspondance Générale. Tome I. Pages 70 à 73. Exposition: Petit-Palais. 1968.
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